“Lettre à ma fille pour ses douze ans” par Vadime Elisseeff

Lettre à ma fille pour ses douze ans (voir l’article)

Va donc au salon d’Automne, pour une première fois, va surtout voir ce qu’a peint notre ami Baron-Renouard pour le plaisir de tous et pour le tien aussi.

Au seuil des cimaises, ouvre tes yeux et garde-les ouverts: souviens-toi de tes voyages lointains, presse la mémoire de tes yeux pour qu’ils te restituent toutes les images du monde que, de l’ âge des premiers pas à celui de la pleine raison, tu as pu contempler.

Puis, forte de cette charge, cligne-les un instant, donne-Ieur ce repos ou plutôt ce retour vers l’ intérieur d’où jaillit la détente, comme à la minute où tu prépares un plongeon: car tu vas changer de monde pour pénétrer dans le tien, celui où rien ni personne ne peut t’atteindre, là où vit ce que tu es et qui tu es.

Comme l'eau et le feu, oeuvre de Baron-Renouard
Comme l’eau et le feu, oeuvre de Baron-Renouard

L’éblouissement va d’abord te saisir, devant un immense kaléidoscope immobile, qui refusera d’obéir à tes mains et autour duquel tu devras tourner: la grande oeuvre ne se laisse pas saisir en un seul souffle et il te faudra une première reconnaissance. Tout à coup, une forme l’emportera dans ton essor et tu y devineras cette vision aérienne qui a tant marqué tes jeunes années tu vivras un nouveau survol tu sentiras, encore, mais emportée par un rythme différent du tien, la course de ces paysages fugaces dont l’artiste a tiré le meilleur de lui-même, fasciné par leur caractère éphémère au sein d’un perpétuel mouvement. Laisse toi conduire d’un bord à l’autre, suit la cadence du rythme et tes yeux retrouveront le chant d’une mélodie.

Tout y est : vaux et monts, flaques et ruisseaux nuées et vent, bois et champs, châteaux de satin et masures de toile. Deux taches aux couleurs plus éclatantes, une ligne médiane plus claire: un ravin sépare deux plans. Le saut se fait avec quelques vertiges, mais la course continue et la vitesse décélère tandis que les taches, naguères longues, deviennent plus courtes. Des lignes à peine évoquées t’entrainent vers une courbe: serait-ce le début d’un labyrinthe ou d’une impasse? Non! c’est un choc dont tu sors toute étourdie. A la voie qui semblait t’inviter à la douceur d’u.n renoncement succède une tache hurlante, surface de papier goudronné dont le résille à gros brins de jute est là comme un hangar au milieu du pré. n te faut reprendre haleine puis le contourner prudemment, passer par-dessus ou tout simplement l’oublier comme une misère, une peine qu’il faut effacer de son coeur.

Ce long voyage te livrera le secret de tes émotions les plus intimes, canalisées et rendues sensibles par des arrêts, des points de passage obligatoires mais tout le reste est à toi, tu peux y musarder où y passer comme l’éclair suivant ton humeur, ton état d’âme, partition sans fin sur un thème initial, que tu peux parcourir cent fois et cent fois revivre en toute pléniture car elle est achevée. L’oeuvre est une harmonie refermée, non point close, toujours ouverte en ses itinéraires, mais definie dans l’espace par des ondes de sa palpitation qui ne s’arrête jamais.

Les traits, contournés ou nets, se chargent plus ou moins de couleurs; la tache colorée boude la ligne ou, au contraire, s’appuie sur elle, dialoguant toutes les deux et se relayant à tour de rôle. La forme pure s’allonge ou se raccourcit, telle une fumée, un oriflamme et, dans un mouvement, vous tire, vous dresse ou, tout à coup, vous rejette à terre.

De l’informel se dégagent ainsi tous les éléments d’un paysage virtuel ou ceux d’une vision intérieure. Le voyage de Baron-Renouard est celui-là même qui hante peintres chinois et japonais, travaillant toujours au seuil de la lisibilité, passant du déjà vu à ce qu’on n’a point encore contemplé, à travers jeux calligraphiques et tableaux cosmiques, balancement continu entre ce qui va être et ce qui a été, moment privilégié d’une création qui s’ébauche, révélation d’un tout que l’on perçoit tantôt de près, tantôt de loin suivant que l’oeil se fIXe sur la matière ou sur la forme.

Hôte de la nature et partie du cosmos, tu y sentiras l’étroite communion qui te lie à l’Autre, à tout ce qui n’est pas toi; mais en même temps tu t’y retrouveras, comme dans un portrait, car née de la main d’un artiste, chaque oeuvre ici-bas nous renvoie un peu de nous-mêmes.

Vadime Elisseeff
Conservateur en chef du Musée Cernuschi
Inspecteur général des Musées de France