Henry Galy-Carles, critique d’art, “De l’influence du Fauvisme sur la peinture contemporaine”

…sur une ligne de conduite et une attitude identique pour tous, il n’en est plus de même dans le comportement secret, base du concept occidental de l’individualité; l’Homme ne réagissant plus en fonction du groupe, mais en fonction de lui-même en tant qu’identité propre. Cette prise de conscience apprenait aux artistes que c’est au fond de soi-même, en creusant son propre sillon qu’il est possible de parvenir à la découverte des lois d’harmonie absolument personnelles, même si, dans l’ensemble, une attitude commune en était l’aboutissement puisque solidaires de leur temps et transcrivant avec des moyens différents des inquiétudes et des idées propres à chaque génération.

Chez les FAUVES, ce fut le besoin d’affirmer leur personnalité par la couleur : l’arbre pouvant devenir rouge et le ciel vert ou jaune ; or pour les contemporains, cette libération n’était plus à faire ; elle devenait un acquis à partir duquel l’artiste devait désormais oeuvrer. Mai sans doute comme à chaque nouvel apport, les FAUVES suivirent-ils une voie plus intuitive que profondément raisonnée et ce fut le problème des générations suivantes de dominer cet état de fait et de l’analyser pour en tirer toutes les conséquences.

VAN GOGH – GAUGUIN – LES FAUVES. La couleur désormais n’avait plus la même signification, car elle devenait psychique, plus conforme à l’individualité de chaque artiste, ce dernier ayant compris que la réalisation de l’oeuvre cl’ art devenait autonome du “Sujet “, vivant sa vie en dehors de celui-ci et cependant le révélant plus parfaitement encore. Homme dynamique dans le dynamisme universel, l’artiste transmettait son message peut-être plus solitairement qu’autrefois avec, sans doute aussi, plus d’inquiétude et de tragédie parce que si en apparence il voit les mêmes sujets objectivement,il n’en est plus de même de sa façon de les ressentir. C’est cette lucidité qui lui donne en même temps la sensation profonde de ce que chacun est solidaire dans le cadre général, mais profondément indépendant dans sa perception, d’où parfois l’aspect dramatique de son oeuvre, reflet de ses préoccupations intellectuelles à l’échelle du monde; l’artiste étant désormais plus intimement lié à l’évolution de l’univers, plus intégré dans ce dernier que jadis.

L’abstraction, style actuel de la peinture contemporaine, est une des conséquences de cette constatation. En effet, en découvrant l’intériorité individuelle, il était logique que les artistes parvinssent à la suppression dn sujet pour ne plus transcrire que l’ensemble de leurs sensations, reflétant ce mouvement permanent entre le monde extérieur qui les choque, les alimentant cl, la fois, et leur conglomérat énergétique, sensitif, qui transforme cet univers et le modifie au fur et à mesure que leur vie se déroule. L’ Homme est limité à un circuit n’appartenant qu’à lui, différent de celui de son voisin, et il évolue à l’intérieur de données qu’il ne peut transgresser et dont il reste prisonnier. Ce sont ces limites, décantées, reconnues, qui déterminent sa personnalité et qu’il doit mettre en évidence afin de projeter ce Moi intérieur dans la création artistique, que ce soit en peinture, en musique, en littérature, entre autres disciplines, selon les dons particuliers que lui a donné la nature; ce don d’extériorisation ne peut s’acquérir, mais seulement se développer; il est à la base d’une conformité caractérielle et physiologique.

C’est dans cette réalité statique de sa personnalité que l’artiste évolue et se transforme; réalité que les artistes contemporains de ces dernières années ont suffisamment compris pour axer leur création sur la seule subjectivité et, pour le peintre, l’expression de celle-ci ne pouvant se faire qu’au travers Je la couleur, l’élément particulier de cet art restant avant tout harmonie colorée. Or, cette prise de

conscience, ces données nouvelles, eussent été impossibles sans le FAUVISME, lequel n’aurait pu se réaliser sans la nécessité de dépasser l’Impressionnisme; une évolution profondément logique qui, superficiellement, semble être la cause de successives révolutions d’opposition; or, il n’y a pas révolution, mais évolution et transformation.

C’est à cause de la reconnaissance de cette tension psychique de la couleur que l’art contemporain apparaît si varié et si riche en personnalités; en effet, dès lors que la couleur ne devient plus moyen de coloration, mais d’expression, l’artiste ne décrit plus, mais réinvente l’univers à son image permettant d’infinies combinaisons d’harmonies colorées, spécifiques et constantes pour chacun, deux artistes n’employant pas les mêmes harmonies colorées ; le bleu de SCHNEIDER n’est pas celui de BARON-RENOUARD et le jaune de ce dernier n’est pas celui de HAYTER ou d’ISTRATI. Au travers de la couleur, l’artiste exprime donc son Moi égocentrique et c’est grâce à ses polychromismes personnels que nous pouvons plus profondément caractériser sa personnalité et mieux en comprendre les données.

Cependant, dans la situation actuelle de la peinture, certains contemporains ont déjà dépassé l’expression seulement limitée à eux·mêmes et réintroduisent le sujet dans leurs oeuvres, non plus objectivement comme autrefois, mais subjectivement, et s’ils se servent en premier lieu de la couleur pour exprimer leur individualité, il est évident qu’ils avaient besoin d’un autre support que les seules composantes des données statiques ou dynamiques de leur personnalité ou de leur conception de l’univers; et chacun suit désormais une voie plus profonde et plus large. Chez SCHNEIDER par exemple, la source d’inspiration se cristallise sur les éléments musicaux d’une symphonie ou d’une cantate; pour un BARON-RENOUARD, un DEBRÉ, un ISTPATI, un COUY, un WOGENSKY entre autres, il s’agit de la nature; alors qu’un MIOTTE, un BRYEN, un GASTAUD restent encore cristallisés sur une expression égocentrique, intellectuelle et sensible.

Ainsi est la preuve que l’art ne cesse d’évoluer ; que maintenant les contemporains ; ont dominé le seul problème de l’introspection et du psychisme pur, en réintroduisant des éléments jusqu’alors passés au second plan de leur préoccupation. Mais cette évolution n’aurait pu se faire sans l’apport du FAUVISME et c’est dans ce sens que nous devons en comprendre l’importance.

Ce premier panorama de la peinture contemporaine que nous offrons ici, dans cette exposition, permet de constater l’extraordinaire floraison que le FAUVISME a pu engendrer.

HENRY GALY-CARLES

Paris, le 17 juin 1965